Customer Login

Lost password?

View your shopping cart

Catalogue

Couv_Philoctète_Entre les saints des saints

René Philoctète

Entre les Saints des Saints

« Le roman inédit de René Philoctète expose un Port-au-Prince de l’après dictature et de la montée au pouvoir d’Aristide : le Port-au-Prince des miséreux, des culs-de-jatte, des aveugles qui habitent sur le parvis des églises ; le Port-au-Prince de la Saline et des enfants qui s’aiment derrière les piles de fatras ; le Port-au-Prince tenu par les hommes du Général et celui de l’ascension du prêtre et futur président. Si Jacques Roumain dépeint la misère de Fonds-Rouge, c’est à celle des grandes villes que s’attaque Philoctète, la misère “qui encrapule, rapetisse, abrutit”. Roman téméraire qui a réussi son pari de montrer des sentiments humains admirables chez des êtres que la société n’associe pas à ce qui est beau et grand.

Habile mélange de voix dans une langue poétique, ironique, grave et tendre par moments. Philoctète a su recréer avec courage et honnêteté le monde des indigents et des petits marchands. Il prend le lecteur par la main et le conduit à la rencontre de ces femmes, hommes, enfants, qui vivent et meurent dans la rue, sous les arcades, sur le parvis des églises. Images dures, poignantes et tendres, très éloignées des clichés inanimés et anonymes que nous offrent les associations ou organisations qui s’attaquent au problème des enfants des rues. Un roman palpitant de vie, bouillonnant de vies à découvrir. Une fois de plus, le poète, romancier de la grande moisson humaine, a des choses à nous dire. »

Evelyne Trouillot

Extrait du chapitre 1

Trouvaille devine la mer à sa transpiration lourde. À peine une bouffée sur la pierraille de la grève. Il ne saurait pas où le ciel commence, s’il n’y avait au fond, jusque là-bas, une étoile qui tremble. Il soupçonne un voilier à deux brasses du rivage. Des formes alignées, muettes, y embarquent. Des fois, un oiseau de mer crie, humanisant le paysage, sinon Trouvaille se serait cru, ce soir, à La Saline, d’un autre côté de la vie.

Une silhouette pliée en deux, vraisemblablement une femme, l’aborde : « Trouvaille, dit-elle, tu as dix ans. Dans notre situation, tu as presque l’âge d’un homme. Alors, tu vas comprendre. »

L’enfant hausse les épaules. La femme poursuit : « Je te laisse ma place. C’est le coin le plus aisé du parvis de l’église Saint-Joseph. Il faut que tu l’habites, chaque soir, dès l’angélus, c’est la règle, sinon un autre peut te le prendre. »

- Ce ne sera pas si simple que ça ! réplique Trouvaille, passablement énervé.

- Pas si fort ! murmure la femme. En tout cas, c’est la règle.

Des formes continuent d’embarquer. La mer râle comme si elle était en train de trépasser. Un banc de petits poissons frétille, non loin de là.

Le souffle en l’air, la femme recommande : « Aussi laisseras-tu ton coin que je ne connais pas, du reste, mais qui ne doit pas être aussi propre que le mien, je t’assure. »

L’enfant allait répondre. « Laisse-moi parler Trouvaille, j’ai déjà entretenu, à ce sujet, Suzette Dieuveut, l’aveugle. » L’enfant se gratte la nuque. « Josapha Sauval, le paralytique.» Il lève les yeux au ciel. « Credo Mosaïque, le cul-de-jatte. » Il tend la main : « Maman ! » L’émotion étrangle la femme : « Paul Itan, le sourd-muet. » Il répète : « Maman ! » La femme tressaille : « Jean Le Bouquet, le cancéreux. » L’enfant gémit. Et comme pour le mettre en confiance, la femme lui ouvre les bras. Il s’y blottit. « Le bercail, quoi ! », lui dit-elle au creux de l’oreille, « le bercail ! » en l’embrassant, « le bercail ! » en le serrant, l’embrassant, l’étouffant presque.

- Ce sont des mendiants, lui souffle-t-il, au creux de l’oreille.

- Mais ils sont bons, lui sourit-elle, au creux de l’oreille. – Ils sont hargneux, la supplie-t-il, au creux de l’oreille.

- Mais bien ! l’assure-t-elle, au creux de l’oreille. Comme s’ils jouaient. Comme ils font toujours au crépuscule, la journée de mendicité terminée : le lundi à Sainte-Anne, le mardi à Saint-Antoine, le mercredi à Saint-Joseph, le jeudi à Notre-Dame, le vendredi à Saint-Gérard, le samedi au Sacré-Cœur, le dimanche à la Sainte-Trinité.

- Trois gourdes, Trouvaille ! au creux de l’oreille.

- Dix gourdes, M’man ! au creux de l’oreille.

Soudain une sirène. Les formes dans l’embarcation s’aplatissent. La femme cille, se jette sur le sable, entraînant l’enfant avec elle. La sirène se dilue dans le lointain. Les formes se redressent. La femme reste allongée sur le sable, l’enfant sous elle. La sirène se dissipe tout à fait. Alors la femme s’agenouille auprès du petit qui se relève, puis s’assied, les bras croisés sur ses jambes repliées.

La femme attend encore une seconde, et lâche : « Je pars, Trouvaille. »

- Si tu veux. « Onze ans d’économie, soit trente-deux dollars pour me payer le voyage à Miami. Je te ferai chercher dès que je pourrai. »

- Si tu veux. « J’ai l’adresse de Monsieur Antoine Beauséjour, le tourneur sur bois : Rue des Pucelles, #33 bis. » La voix de la femme fléchit : « Va le voir, il t’apprendra son métier. C’est un vieillard généreux, et, toi, tu es intelligent… »

- Si tu veux.

Une forme dans l’embarcation allume un transistor d’où jaillit une lambada. Une autre forme, sans plus ni moins, plonge l’appareil dans la mer. La femme repart, faussement désinvolte : « Tu feras de belles choses dans du gaïac, de l’acajou, du cèdre, ou du chêne. » Puis après une pause : « Agrémente-les d’écaille de caret ou de coquillage, tu verras… » Elle se relève. L’enfant aussi.

Et machinalement elle dit : « Trouvaille, apprends vite en attendant que je t’envoie de l’argent pour partir. »

- Si tu veux.

Il ne se connaît pas d’autres noms. Les prêtres, les sœurs, les bonnes et les garçons du couvent Saint-Joseph de Cluny le nomment Trouvaille : « Trouvaille, va ouvrir la barrière ». « Trouvaille, apporte la nappe à la sacristie. »

Quand il traverse le marché de la Croix-des-Bossales, les cheveux en bataille, les yeux aux aguets, soufflant, voltigeant, les bras en ailes d’avion, les marchandes, toujours de bonne humeur, malgré la mévente, l’appellent, le plaisantent : « Hé, Hé, Trouvaille, cheveux cive! »

- Orangeade, cuisses de criquet !

- Trouvaille, tête de plume !

- Lamercie, yeux de grenouilles, répond-t-il, sautillant, volant, chantant, à ces bonnes femmes qui, le marché fini, lui laissent menue monnaie, surplus de ragoût, légumes et fruits invendus.

Un samedi matin, coffré par une jeune recrue, il fut conduit au poste de police du Portail Saint-Joseph. Le chef, un vieux caporal édenté, à l’haleine forte, le voyant, s’était écrié : « Tiens tiens ! la mauvaise graine de Trouvaille ! » Et s’était mis à le sermonner : « Trouvaille, il ne faut pas ceci.

- Oui, commandant !

- Trouvaille, il faut cela.

- Non, commandant ! »

À l’école du soir de la rue des Remparts, il s’était lui-même inscrit Trouvaille, l’année dernière. L’instituteur n’avait pas trouvé à redire :

- Au revoir, maître !

- O.K., Trouvaille !

Prix

20 €

Quantité & panier

Caractéristiques

  • Pages : 410
  • Langue : français
  • ISBN : 978-2-37071-117-5
  • Dimensions : 140 × 195 mm
  • Date de sortie : 12 juin 2017

à propos de l'auteur

Author

Poète, romancier, dramaturge, René Philoctète est né à Jérémie en 1933 et décédé à Port-au-Prince en 1995. Il est l’une des figures les plus importantes de la littérature haïtienne du XXe siècle. Il est l’un des membres fondateurs du mouvement Haïti Littéraire du début des années 1960 avec, entres autres, Anthony Phelps. À la même époque, il se met à écrire des pièces de théâtre, jouées à Port-au-Prince, puis choisit d’écrire des romans après les années 1980. Il publie en même temps ses poèmes dans la revue Conjonction et Le Nouvelliste. À la chute des Duvalier, sa poésie devient plus politique, et dénonce la politique de l’époque dans une chronique du Nouvelliste. Il a publié en Haïti plusieurs recueils de poésie dont : Saison des hommes (1960), Les tambours du soleil (1962), Et Cætera (1974), Ces îles qui marchent (1969), Herbes folles (1982) et trois romans : Le huitième jour (1973), Le peuple des terres mêlées (1989) et Une saison de cigales (1993). Peu connu en France, Lyonel Trouillot a rassemblé quelques uns de ses textes, publiés chez Actes Sud en 2003, Anthologie poétique. Son dernier roman, Entre les saints des saints était jusque-là inédit.

Revue de Presse

Extrait lu par l’auteur à écouter ici